« Je suis un fauve en cage ! »
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Jacques MESRINE - Lettre autographe signée (« Bruno ») à Jocelyne DERAICHE (« Joyce »). Prison de la Santé, Paris, 4 février 1974. 4 pages in-4 (21 x 29,7 cm) au stylo bille bleu.
« MESRINE Jacques
N°170979 1/14 N° 9
42 rue de la Santé
PARIS 14e
Lundi 4/2/74
Ma douce poupée,
Aujourd’hui deux lettres de toi. Comme cela, mon ange, mes lettres t’ont rendu un peu triste, je le regrette mon ange. J’ai eu un instant de vide ; mais ne te fais aucun souci petite fille de mon cœur, je vais bien et ne prendrai aucun risque au sujet de ma vie. Tu y tiens à la vie de ce « gros » là !! Tu sais Joyce chérie, il faut un moral d’acier pour encaisser tout ce qui m’arrive depuis un an et demi. Je taffe mon ange, tu peux en être certaine, mais je suis un fauve en cage ! Toute ma vie je me suis battu pour ma liberté, j’aime la lutte. Ce qui me met en colère c’est que par deux fois je retourne en prison par les fautes des autres. Enfin, je t’ai avec ton merveilleux amour, cela petite fille c’est ma vie ! Tu représentes tout pour moi ; il fallait que je t’adore pour accepter de te laisser partir. Je crois sincèrement que nous nous reverrons et ton gros sera encore présentable en ayant quelques cheveux blancs en plus. Je fais mon sport tous les jours car, sinon tu vas me faire rouler dans la rue Saint-Catherine !! Tu te souviens de monsieur Paul ? Il était présentable et avait 54 ans, cela ne l’a pas empêché de faire une petite fille à sa femme. J’ai deux solutions, mon ange : ou j’attends de savoir à combien je vais être condamné et accepte, ou je continue comme avant. Pour l’instant j’attends, et je pense à toi. Ne te fais aucun souci, ma douce canac. Toi et moi, c’est de l’amour véritable, nous avons connu ça ! Et simplement pour cet amour je suis prêt à tout !
Comme cela certaines de tes copines de travail savent qui je suis ; cela est aussi bien, car elles ne se poseront aucune question, sachant la vérité. Dis ma belle, tu as l’air d’être une très bonne vendeuse ; j’en suis heureux pour toi. Ton père et ta mère doivent être très fiers de toi. Je pense souvent à leur joie de t’avoir auprès d’eux, et simplement pour cela, moi aussi je suis heureux. Ils doivent te trouver changée, et ton genre de travail va te donner encore plus de sûreté de toi-même ; car le contact du public est la meilleure école de la vie, on y apprend tant de choses.
Très souvent, allongé sur mon lit, les mains derrière la tête, je repense à nous, aux petits détails de notre vie, à l’amour que nous faisions ensemble… Ça aussi, petite fille, c’était merveilleux. Je crois, mon ange, que tu t’es donnée à moi de façon complète ; du plaisir amoureux nous en avons eu tous les deux. Tu ne peux pas savoir, mon ange, combien mon amour pour toi a été fort ; il l’est tout autant.
J’ai confiance en l’avenir, car si Dieu m’a laissé la vie, c’est qu’il désire que je te retrouve un jour. Souvent j’y pense ; je m’imagine libre, t’attendant dans une chambre d’hôtel après des années de séparation. Tu arrives du Canada, on se regarde, et toute cette souffrance disparaît, comme si elle n’avait jamais existé. Tu es là, contre moi ; tu me parles avec ce petit accent que j’adore. Je caresse ton visage et te dis : « Tu vois chérie, je suis là. » Un jour, mon ange, je te le dirai ; car nous nous reverrons, puisque nous le voulons.
Au sujet du polo : pas de nouvelles ; mais tu n’es pas responsable, les postes ont peut-être perdu le paquet. Ça n’a pas d’importance.
Ici, nous avons une petite réforme : une heure et demie de promenade, soit 1/2 heure en plus par jour ; c’est mieux que rien.
La détention ne me fait pas souffrir, c’est la séparation de toi qui est très dure. Tu dois bientôt partir pour Québec ; j’espère que ton travail va marcher comme tu le veux... Tu vas devenir millionnaire !
Comme cela 5 filles ont quitté le travail ; tu as raison de dire qu’elles pensaient gagner de l’argent à rien faire. Toi, ma poupée, je te connais ; si ce travail tu l’aimes, tu es capable de réussir, car tu es très sérieuse et veux réussir. Tu as raison d’être très fière de toi. Si tu savais comme tu me rends heureux ; ta réussite, c’est un peu la mienne. Je me dis qu’au moins mon évasion aura servie à te rendre à ton pays, car sans cela tu serais encore en France et je te préfère chez toi avec tes parents.
Joyce chérie, n’oublie pas que celui qui pour toi est « l’homme » t’adore. Je ne me pose aucune question sur toi petite fille ; je ne pense qu’à notre amour à tous les deux. « Joyce - Bruno », le reste n’a pas d’importance. Tu sais, ma poupée, je comprends très bien que tu ne m’écrives pas tous les jours, car si parfois tu rentres très tard de ton travail, je préfère que tu te reposes ; de toutes façons je sais que tu penses à moi. As-tu remarqué que je t’écrivais maintenant 3 lettres par semaine ? Oui, oui, tu ne disais rien (sic), mais tu avais dû le remarquer. Que veux-tu, mon ange, de t’écrire me fait du bien, « c’est ça, l’amour ». Là Nana Mouskouri chante « Les Parapluies de Cherbourg » ; si tu trouves le disque, achète-le et écoute les paroles, mon ange. C’est bien pour nous et à chaque fois que je l’écoute, je pense à toi — et comme je l’écoute souvent !!
Ma belle canac, ton pitou pose ses lèvres sur les tiennes, elles te disent : « je t’aime, Joyce ». Garde courage, ma poupée. Le jour arrivera où ce « gros » français te réveillera avec ton petit déjeuner sur un plateau.
Toute la tendresse de mon cœur est pour toi. Je t’adore, petite fille xxxx
Ci-joint deux dessins [dessins absents, non inclus dans la vente]
Ton BRUNO »
Jacques MESRINE rencontre Jocelyne DERAICHE en 1972, lors d’une de ses cavales au Canada. Elle n’a que vingt ans, travaille comme caissière de supermarché au Québec, et tombe sous le charme de cet homme de seize ans son aîné, déjà rompu au grand banditisme. Leur liaison amoureuse ne dure qu’un an, mais leur relation se poursuit à travers une correspondance nourrie pendant plusieurs années.
Dès juin 1973, après son évasion spectaculaire du tribunal de Compiègne et alors qu’il est incarcéré à la prison de la Santé, MESRINE commence à écrire régulièrement à Jocelyne, repartie vivre dans son pays natal. Dans ses lettres, il adopte le surnom de « Bruno », celui qu’elle lui a donné, et l’appelle affectueusement « Joyce » ou « ma belle Canac ». Cet échange épistolaire se poursuit jusqu’au 1er mai 1978, une semaine avant l’évasion fracassante de MESRINE de la prison de la Santé. MESRINE est finalement abattu de dix-huit balles par la police le 2 novembre 1979 porte de Clignancourt à Paris.
Cette relation marque profondément Jocelyne DERAICHE qui publie en 1979, aux éditions Stanké, un livre intitulé J’ai tant aimé Mesrine, dans lequel elle raconte leur histoire.
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Belle et longue lettre d'amour, pleine de tendresse et d'espoir, à sa maîtresse Jocelyne DERAICHE.
NOTE BIOGRAPHIQUE
Jacques MESRINE
Jacques Mesrine, né le 28 décembre 1936 à Clichy-la-Garenne et décédé le 2 novembre 1979 à Paris, est un criminel français surnommé « l’ennemi public numéro un » dans les années 1970. Après avoir servi en Algérie, il s’oriente vers le banditisme et mène une carrière criminelle marquée par des braquages spectaculaires, des enlèvements et plusieurs évasions retentissantes, dont celle de la prison de la Santé en 1978. Surnommé également « l’homme aux mille visages » pour ses déguisements et sa capacité à se fondre dans la foule, il fascine autant qu’il effraie l’opinion publique et les médias, dont il sait habilement se servir. Auteur d’une autobiographie, L’Instinct de mort (1977), il se met en scène comme un hors-la-loi charismatique défiant les institutions. Abattu par la police lors d’une embuscade porte de Clignancourt à Paris, il reste une figure controversée, entre bandit violent et mythe populaire.